#1 Insurrection poétique / Tristan Tzara, l’homme approximatif

et dans un torrent d’innocence
épopée moderne du poète
voleur de feu

 

chapitre 1 – insurrection poétique : récit des origines

À l’aube de la poésie insurgée, il y eut d’abord un récit. Chapitre premier, origines du verbe flamboyant, c’est Tristan Tzara qui pose la première pierre. Après la révolte décisive du début du siècle, l’insolence DADA, il ne restait plus rien. Protestation, négation, abolition. Le langage, en morceaux. Pourtant, Camus écrira bientôt : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. » D’une force totale et radicale, critique et destructrice, allait bientôt naître la possibilité de quelque chose d’autre. Tzara, après s’être ordonné à tout réfuter, s’est employé à tout reconstruire. Entreprise aussi vaste que difficile, il fallait réinventer le langage. L’homme approximatif, recueil publié en 1931, témoigne d’une reconquête : celle des mots, celle de soi, celle de l’avenir.

Le poète arrachera au ciel son délicat secret et rapportera sur terre la flamme de Prométhée. Sur son étendard, il écrira : « LA LANGUE », comme enfin, la seule à laquelle il accepte de s’unir.

la langue de l’étendard sauvage tape contre la membrane du ciel
et le gosier du ciel craque
/… /
du nouveau sur la langue s’incruste le pétale de soleil du goût de partir
/… /
tel est le chant de celui qui voit brouter le soleil
et sur la tempe du monde appuie ses lèvres de revolver

L’inspiration, il ira la chercher aux frontières du rêve et de la réalité. Au cœur de la nuit, l’alchimiste peut réécrire à plein poumons. Combiner les sons, les idées, capturer le monde à double-sens que le jour a éclipsé. Dans l’obscurité, les arbres ne prennent plus racines et l’on peut s’embarquer sur les cotons qui peuplent l’horizon.

dors dors
le peuplier va s’envoler
l’aubépine va chevaucher l’épave de nuage
mordu est le flanc de la balance
/… /
de tes rêves aux miens la parole est brève
le long de tes plis printemps l’arbre pleure sa résine
et dans la paume de la feuille je lis les lignes de la vie
/… /
je le mets autour de mon poignet quand j’enfonce la porte du rêve
pour sortir au seuil du jour lacéré de battements de cœur et de tambour
/… /
réveil à la limite des bouts de phrases suspectes
réveil limite j’entre dans le jour le sommeil à l’envers
/… /
mais que la porte s’ouvre enfin comme la première page d’un livre
ta chambre pleine d’indomptables d’amoureuses coïncidences tristes ou gaies
je couperai en tranches le long filet du regard fixe
et chaque parole sera un envoûtement pour l’œil et de page en page
mes doigts connaîtront la flore de ton corps et de page en page
de ta nuit la secrète étude s’éclaircira et de page en page
les ailes de ta parole me seront éventails et de page en page

La nouvelle parole sera pure, non subordonnée, drapée d’images et de symboles. Témoin d’une renaissance, le lecteur se fascine pour les clair-obscur, pour la blancheur enivrante de la neige qui recouvre le sol, pour les fenêtres et les portes fantômes. Des motifs déjà connus, depuis longtemps, mais qui se métamorphosent sous la plume de Tzara. Comme un enfant, à qui incombe la tâche de déchiffrer les alentours, l’esprit se surprend à établir des parallèles insoupçonnés. La neige, c’est une boucle, un cycle. Poésie merveilleuse, poésie imprévisible, poésie-phoenix.

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent

Tzara, néanmoins, n’a rien d’héroïque. Pas de prouesses inestimables, de grandiloquence dévoyée, de supériorité affirmée. Il n’est pas de ceux qui affirment, qui disent « je sais », qui proclament « j’ai trouvé, suivez-moi ». À hauteur d’homme, pétri de doutes, abandonné au combat quotidien, il s’abandonne à une quête perpétuelle. La poésie, si elle peut être moteur d’une insurrection, c’est bien parce qu’elle est aussi une éthique. Une démonstration d’humilité – « chanter l’homme dépouillé de l’effervescente humilité de l’homme » comme il le confesse – et un courage de vivre à toutes épreuves, ce sont les enseignements vibrants du recueil.

j’ai abandonné à ma tristesse le désir de déchiffrer les mystères
/… /
et dans les mines on ne veut pas même penser qu’il y a le jour et les sirènes
la parole seule suffit pour voir
/… /
malgré le cri épais de la bête condamnée à mort
la brèche ouverte au cœur de l’armée de nos ennemis les mots
/… /
malgré l’inexprimable plénitude qui nous entoure d’impossible
je me vide devant vous poche retournée

Il ne faudra pas s’étonner des soubresauts, du navire à la dérive, du naufrage quelque fois caressé. René Char dira à Eluard qu’écrire s’approche d’une « respiration de noyé ». Tzara l’avait déjà expérimenté, et comme un albatros se heurtant aux baies vitrées, il rapporte les dix-neuf étapes d’un long périple, où l’espoir s’éteint parfois – mais pour mieux renaître lors de l’ultime matin.

ce que tu es ce que tu ne sais
l’insecte zézayant cherchant entre les lignes
alors tu te demandes alors tu le demandes
la fleur zézayante cherchant à savoir
ainsi joue avec moi et ruse un grand enfant invisible
et me jette d’un coin à l’autre dans l’enceinte de mes jours usagés
traînantes loques de sens provisoire
pâleurs figées de savoir et de puits
/… /
frayeur contradictoire bousculant la balance de montagne dans ta tête
jour conquis à l’insécurité – effeuillement de visions –
/… /
pourquoi me mettre en route – ma route de peine –
/… /
quand échelonnées sur de nouvelles vigueurs de ciel il y a des paroles volantes
qui n’ont qu’une courte défaillance et s’éteignent dans la soumission
il y a des paroles filantes
laissant une trace légère trace de majesté derrière leur sens à peine de sens
/… /
qu’en savons-nous
où cela fini et pour quelle visionnaire randonné nous menons ce jeu frondeur
à la limite de nos obscurités
/… /
le cœur une pierre lourde que les noyés s’attachent
l’amour ouvert comme une tombe
tant d’hommes patients le portent en eux jusqu’à la tombe
tant d’autres ombres
les plantes crispées et dans les herbiers tant d’autres vies trop longues nuits
font tinter leurs rimes de délire
et tant d’autres et tant d’autres
qui saurit les lire et les redire
qui n’ont pu mourir ni vivre

On comprend mieux les approximations. Lecteur, toi aussi homme, toi aussi poète, ce que Tzara dépeint, c’est aussi ton existence. Ton combat quotidien contre l’absence et l’indifférence, tes tentatives pour survivre aux agressions permanentes, tes recours inavouables aux prières silencieuses, enfin tes efforts météores pour ne pas perdre ton cœur aux abords de l’aurore.

homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
homme approximatif te mouvant dans les à peu près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
homme approximatif ou magnifique ou misérable

Mais si nous sommes ici, sous ce ciel de pierre encore à lézarder, il semble qu’une bataille, aussi essentielle qu’éternelle, ait été gagnée. LIBERTÉ, LIBERTÉ, LIBERTÉ. La liberté a soudain résonné et elle a reconquis son sens, démystifié depuis tant d’années par un usage à voix multiples. Si le recueil de Tzara demeure porteur d’un si grand pouvoir, c’est parce qu’il rappelle la force du OUI. Homme blessé, inquiet mais toujours animé d’une « invincible foudre », d’un désir d’«aller plus loin que dieu » et d’une irruption, proche de la ligne d’arrivée. Breton, dans Nadja, affirmait : « L’émancipation humaine, conçue en définitive sous sa forme révolutionnaire la plus simple, (…) demeure la seule cause qu’il soit digne de servir. » Pour s’en faire le plus noble représentant, le poète s’est transformé en loup.

la liberté sa joie et sa souffrance
/… /
le loup embourbé dans la barbe forestière
a trouvé son berger l’immobile berger
celui qui mène tous les yeux plantés au faîte des acropoles mouvantes de la foi
le berger des incommensurables clartés d’où naissent la vie et la dérive
il se lève
émigre vers les célestes pâturages des mots

Et il a insisté : ne pas fermer les yeux, ne pas ne renoncer.

tant de nuits ont allumé leur pipe aux étincelants étriers les vents mystiques
qui à la base de ta parole ont pris souffle
ne ferme pas encore les yeux
/… /
et que ce soit le cœur qui va à sa rencontre d’amour ou le dépit
il y aura toujours tant d’autres et tant d’autres
ne ferme pas encore les yeux
ni ceux des autres

Et c’est dans ce dernier mouvement que l’univers a implosé. Une énergie vitale et créatrice, jusqu’à lors jamais déployée, s’est soudainement libérée ; incarnée par de « monstrueux désirs de ciel corrosif » et « des yeux ambassadeurs de feu » qui incendient les pages des vieux grimoires, détruisent les statues érigées pour de fausses gloires et consacrent la chaleur d’un intense brasier – la chaleur que tisse la parole.

dehors est blanc
qu’importe le dégoût puisque notre force est plus ininflammable que la mort
et son ardeur ne détruira ni nos couleurs ni nos amours
/… /
le sens est le seul feu invisible qui nous consume
depuis l’origine du premier chiffre
les aviculteurs parlent un langage simple
formé d’un alphabet d’oiseaux aux blancs dehors
/… /
alors j’ai reculé sous les porches abîmés dans le silence
la lune s’est recroquevillée en moi – et j’étais la nuit entière
aux serres fastueuses de rocher prêtes à déchiqueter l’humain silence
/… /
pauvre petite vie perdant pied chaque jour
culbutée basculée précipitée pauvre vie
pauvre vie harcelée par les présages fauves piétinée
et pourtant : mâchoire d’inébranlable éternité et insolence
fortifiée et crénelée jusqu’au sommet de dieu
/… /
non assez de cette paix
je veux la lutte je veux sentir la brûlure du sort dont un dieu de foire estampilla mon cœur
sentir la chaude haleine corps à corps l’injustice la bataille

Explosions et apothéose, sauveteurs des heures moroses.
Le rythme cardiaque des distraits passants et des buveurs d’instants s’est accéléré. Chacun « s’imbibe du va-et-vient des extases dans la congestion verbale » et découvre, avec une joie lumineuse, une lente fournaise d’invincible constance – l’homme / un homme qui vibre aux présomptions indéfinissables des dédales de feu.

 

 

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