Milan Kundera / L’ignorance

lire est comme un souffle de vie,
respirer le quotidien, s’en imprégner,
le sublimer, et puis tout raconter

 

inspiration

« Sur l’avenir, tout le monde se trompe. L’homme ne peut être sûr que du moment présent. Mais est-ce bien vrai ? Peut-il vraiment le connaître, le présent ? Est-il capable de le juger ? Bien sûr que non. Car comment celui qui ne connaît pas l’avenir pourrait-il comprendre le sens du présent ? Si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu’il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine ? »

***

j’ai tout lu en un seul coup : c’est comme si j’avais tout embrassé. Dans une respiration, des années se sont écoulées. Et puis, j’ai écouté les récits des oubliés, des exilés – Irena et Josef, ceux qui se sont échappés de la Prague rouge. Ils n’existent pas. Pourtant, je crois les connaître. Ils pourraient être là, agiter leurs mains, bousculer les passants et hurler : je suis ton souvenir, ta mémoire, ton angoisse, ton incapacité, ton déni de réalité, tes amours sans extases, tes mauvais rêves, ta conscience écartée. Je suis tout ce que tu fuis mais je suis présent, tu n’y peux rien. Tu ne peux que te résigner. M’offrir une place, un coin d’oreiller. Je dormirai toutes les nuits à tes côtés, même avec tes amants. Je suis à toi, je t’appartiens, peut-être l’inverse, je vivrai avec toi. Et parfois, dans les heures apaisées, je surgirai sans raisons, et là, à nouveau le cœur serré, l’avenir insaisissable, imprévisible.

***

« Elle se rappelle que, dans la salle d’attente de l’aéroport, il lui a dit sur un ton grave et étrange : je suis un homme absolument libre. Elle a eu l’impression que leur histoire d’amour, commencée vingt ans plus tôt, avait seulement était reportée au moment où ils seraient libres tous les deux. »

est-ce qu’il se souviendra ? son nom, son nom il l’a oublié. Toute l’indifférence du monde, en quelques lignes.

 

expiration

Entre deux rendez-vous manqués de l’Histoire, c’est l’histoire – celle à hauteur d’hommes – d’Irena et Josef. Deux témoins d’une époque, emportés malgré eux, tiraillés entre les racines, le pays et l’ailleurs, la porte de sortie. Entre les deux, il y a la nostalgie, le personnage principal du roman.

« Le retour, en grec, se dit nostos. Algos signifie souffrance. La nostalgie est donc la souffrance causée par le désir inassouvi de retourner (…) Les Tchèques, à côté du mot nostalgie pris du grec, ont pour cette notion leur propre substantif, stesk, et leur propre verbe ; la phrase d’amour tchèque la plus émouvante : stýská se mi po tobe ; j’ai la nostalgie de toi ; je ne peux supporter la douleur de ton absence. En espagnol, añoranza vient du verbe añorar (avoir de la nostalgie) qui vient du catalan enyorar, dérivé, lui, du mot latin ignorare (ignorer). Sous cet éclairage étymologique, la nostalgie apparaît comme la souffrance de l’ignorance. Tu es loin, et je ne sais pas ce que tu deviens. Mon pays est loin, et je ne sais pas ce qui s’y passe. »

Le temps et l’éloignement hantent les esprits des écrivains depuis si longtemps – déjà, depuis l’Odyssée à laquelle fait référence Kundera. Son œuvre ne fait pas exception à la règle. Elle expose le vide existentiel, l’épreuve du temps, l’amour-tendre et l’amour interdit, l’extase et la poésie, la révolution et les lumières de la scène qui s’éteignent, les paysages aléatoires et évidents, les illusions noyées par la lucidité, l’avenir abandonné à son imprédictibilité, le miroir translucide d’une condition partagée.

Et pourtant, le récit est toujours porté par une indescriptible légèreté – l’insoutenable – mêlée à une noirceur sans fond, qui recouvre, au loin, l’horizon. Plonger chez Kundera, c’est s’enfoncer dans une forêt éclairée, dont on connaît tous les sentiers, et où soudainement, l’obscurité voile la clarté. Le chemin est toujours le même, on progresse sans difficultés ; mais insidieusement, les repères se brouillent, le familier se teinte d’étrangeté. Se pourrait-il seulement qu’on puisse tout connaître et tout ignorer ? La plume de Kundera est aussi désespérante qu’incisive, aussi troublante qu’irrésistible. Ébranlé, bousculé, c’est ainsi qu’on s’extirpe de ses pages.

***

Notre point de départ sera un grand tableau vierge, dépouillé du confort et de l’habitude…

faites passer le mot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *