Louis Aragon / Le paysan de Paris

derrière la vitre
c’est aussi toi
ne vois-tu pas

 

inspiration

« J’annonce au monde ce fait divers de première grandeur : un nouveau vice vient de naître, un vertige de plus est donné à l’homme : le Surréalisme, fils de la frénésie et de l’ombre. Entre entrez, c’est ici que commencent les royaumes de l’instantané. »

***

Allons, allons, Aragon est habile ! Imaginez-le, juste là, sur le seuil, l’air malicieux. Lui sait, c’est un ami des peuples cachés. Il leur jette des regards, qu’on ne peut pas encore voir. Il promet : encore quelques instants et les portes claqueront, elles resteront ouvertes. Voyez, ils sont tout près, ils tournent les pages, et à mesure, s’avancent vers le grand rivage. Les sens sur le qui-vive, ils hésitent, les repères se sont brouillés. Peut-être s’étaient-ils toujours trompés, peut-être avaient-ils manqué la grande mascarade qui se joue dans les rues, à chaque changement de lumière. Mais ils sont tenaces, ils s’accrochent aux certitudes. Grand éclat de rire, Aragon est moqueur. Ah, les certitudes ! Mais qu’on questionne ! Je ne serai jamais sûr, et toi, et vous, et nous, non plus. Assez de vos accusations aussi folles que les nôtres ! Faîtes un effort, je demande : oubliez-tout et revenez. Mes palais sont immenses, mes promesses comme l’ivresse, et mon temps éternel, à l’aube du surréel.

***

« Et dans cette paix enviable, que la rêverie est facile. Qu’elle se pousse d’elle-même. C’est ici que le surréalisme reprend tous ses droits. On vous donne un encrier de verre qui se ferme avec un bouchon de champagne, et vous voilà en train. Images, descendez comme des confetti. Images, images, partout des images. Au plafond. Dans la paille des fauteuils. Dans les pailles des boissons. Dans le tableau du standard téléphonique. Dans l’air brillant. Dans les lanternes de fer qui éclairent la pièce. »

Ah, c’est vous ! Encore. Bien. Asseyez-vous. L’endroit ? Charmant, oui. Vous êtes timide. Ce sont des mots convenables. Qui se soucie des politesses ? Elles sont polies comme les pierres, plates comme des trottoirs de rue. Je préfère les vents involontaires, ceux qui heurtent, ceux qui brisent les verres. Vous entendez ? Ça sonne comme les poudrières, comme les lanternes de fer. L’air est plus respirable, ainsi. J’étouffe de ces ornières, où les fiacres semblent se complaire. Elles désespèrent les images, altèrent leurs couleurs, tempèrent leurs ardeurs. Avec enthousiasme, j’étranglerai la condition de possibilité. Cette odieuse figure de l’infirmité. J’en appelle à l’illimité, aux humeurs, à la légèreté. Ne soyons pas si sévères : l’heure est favorable. Tenez, observez l’horloge, et dénichez, pour moi, les mythes déposés au cœur de ceux qu’on nomme faussement « les inanimés ».

***

« Nous, qui parlons au ciel, nous, couverts de rosée, les danseurs de minéraux que redoutent les nuits, nous, les dompteurs de brises, les charmeurs d’oiseaux, les gardiens du silence, sous le lustre de l’esprit qui éclaire nos attitudes irrémédiables (…) nous émanations particulières d’un grand souffle, négations du temps que le soleil inonde. »

C’est comme les jeux d’enfants : tous les indices complotent dans votre dos, et la réponse est sous votre nez. Les paris sont ouverts, je suggère : enquête du pronom. Relisez, si vous n’avez pas déjà trouvé. Il est des illuminés, plus vivaces. Je me souviens qu’un après-midi, étonnante logorrhée, et soudain : « Je n’ai jamais rien compris à la réalité. » Et je n’ai jamais oublié. Et j’ai cessé de chercher. Et tous ont commencé à parler. Comme elle, cette élégante au corps dévêtu. J’écoutais, avec attention, le sommeil vivant des statues.

***

« Les hommes vivent les yeux fermés au milieu des précipices magiques. Ils manient innocemment des symboles noirs, leurs lèvres ignorantes répètent sans le savoir des incantations terribles, des formules pareilles à des revolvers. »

Arrière aux magies noires, aux forces surnaturelles, aux métaphysiques fantastiques. Elles sont des usurpatrices. Notre noirceur est signe des lueurs. Dans les souterrains habitent de sournoises divinités, bientôt révélées au grand jour : Osiris est un dieu noir. L’unique formule, capable de « te rendre instantanément toute force de vivre, de vivre avec toute l’intensité possible » (Arcane 17, Breton). Aux nuits de désespoir, aux colères qui tonnerrent, aux révoltes d’un verbe-chair, elle souffle sur les braises. Pareille aux accords silencieux des amoureux, elle prévient toute échappée sur la misère du monde. Elle est commune, elle est combat, elle est courage. Elle court au cœur avec rage, comme la poésie, accouchée de l’orage.

 

expiration

Le Paysan de Paris paraît en 1926. Premières années du Surréalisme. Bientôt Breton écrira Nadja et L’Amour Fou. Bientôt, les deux amis se querelleront, mais laissons cela aux bruits de comptoir. Pour l’heure, ils parlent la même langue : celle de la transparence. Du livre à la vie, ils bâtissent des ponts. Aragon est plus mythique, Breton plus prophétique. Mais l’urgence est grande : aller habiter la rue, le dehors, c’est déjà moi-même. Le premier invente « le merveilleux quotidien », cette épopée moderne des contes de fées, où le Passage de l’Opéra et les Buttes-Chaumont se métamorphosent, condensent les temps, racontent avec verticalité ce qui a été, ce qui est, et ce qui est appelé à être. Le second préfère « hasard objectif », curieux mariage de l’inconscience et d’une existence espiègle, qui jette aux passants quelques fragments d’évidence. Ils confirment : le réel est tapissé d’autres strates, il pense avec et contre nous.

« Des mythes nouveaux naissent sous chacun de nos pas. Là où l’homme a vécu commence la légende, là où il vit. Je ne veux plus occuper ma pensée que de ces transformations méprisées. Chaque jour se modifie le sentiment moderne de l’existence. Une mythologie se noue et se dénoue. (…) C’est une science vivante qui s’engendre et se fait suicide. M’appartient-il encore, j’ai déjà vingt-six ans, de participer à ce miracle ? Aurai-je longtemps le sentiment du merveilleux quotidien ? Je le vois qui se perd dans chaque homme qui avance dans sa propre vie comme dans un chemin de mieux en mieux pavé, qui avance dans l’habitude du monde avec une aisance croissante, qui se défait progressivement du goût et de la perception de l’insolite. C’est ce que désespérément je ne pourrai jamais savoir. »

Savoir, quel bel espoir des siècles passés ! Défi accepté. Mais alors, on joue cartes sur table. On cesse les terribles oppositions, la névrose de la séparation. Aragon proclame la souveraineté de l’erreur, elle guide vers les « étranges fleurs de la raison ». Et d’ailleurs, l’erreur n’existe qu’en fonction d’une conception étroite de la connaissance. Il y a tout un arc-en-ciel, que les savants oublient. Ais-je seulement une fois réfléchi rationnellement ? Possible. Mais je n’ai jamais ainsi choisi. Arbitre arbitraire des voix contraires, je les ai faites taire.

« La connaissance qui vient de la raison peut-elle un instant s’opposer à la connaissance sensible ? Sans doute les gens grossiers qui n’en réfèrent qu’à celle-ci et méprisent celle-là m’expliquent le dédain où est peu à peu tombé tout ce qui vient des sens. Mais quand les plus savants des hommes m’auront appris que la lumière est une vibration (…) ils ne m’auront pas rendu compte ce qui m’importe dans cette lumière, ce que m’apprennent un peu d’elle mes yeux, de ce qui me fait différent de l’aveugle, et qui est matière à miracle, et non point objet de raison. »

Il faudra aussi faire confiance à l’imagination. Pas celle de la rose rêverie, de l’amusante fantaisie, mais celle qui détraque les horloges. La morosité du matin, la grisaille du quotidien, l’insignifiance partout, pourquoi. Les yeux fuyants, à droite, à gauche, en bas. Mais en haut ? En haut, c’est une lumière aveuglante, éphémère. Se brûler un peu, pour voir avec une rétine couleur-feu. Lancer les dés. Imaginer. N’être plus esclave des idées.

« Qu’il plaît à l’homme de se tenir sur le pas des portes de l’imagination ! Ce prisonnier voudrait tant s’évader encore, il hésite au seuil des possibilités, il a peur de connaître déjà ce chemin de ronde qui revient à sa casemate. On lui a enseigné le mécanisme de l’enchaînement des idées, et le malheureux a cru ses idées enchaînées. »

Et le pari fou de quelques hommes fut celui de la réconciliation. On les a dits « avant-gardes », destin tragique de l’incompréhension. Beaucoup de vacarme, peu d’armes. Liaisons sulfureuses avec les courants rouges et noires. Usage abusif d’un psychisme détraqué. Chronique d’une mort poétique annoncée. Le temps a passé. Avec innocence et colère, prendre au sérieux un désir. Le seul, digne d’être écouté. Rétablir la force d’une affirmation, la joie brute d’un corps et d’une âme en expansion, le seuil rare du frisson, où je célèbre de la nature et de la conscience, l’union.

« Le monde moderne est celui qui épouse mes manières d’être. Une grande crise naît, un beau trouble immense qui va se précisant. Le beau, le bien, le juste, le vrai, le réel…bien d’autres mots abstraits dans ce même instant font faillite. Leurs contraires une fois préférés se confondent bientôt avec eux-mêmes. Une seule matière mentale enfin réduite dans le creuset universel subsistent seuls des faits idéaux. Ce qui me traverse est un éclair moi-même. Et fuit. Je ne pourrai rien négliger, car je suis le passage de l’ombre à la lumière, je suis du même coup l’occident et l’aurore. Je suis une limite, un trait. »

Apothéose.

« Et l’homme ne fut plus qu’un signe entre les constellations. »

***

Le moment venu, il faudra dépoussiérer tous les mythes. Alors, le peuplier grandira.

faites passer le mot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *