Les voix du Grand Nord / Il pleut des étoiles et d’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

 

j’étais seul
devant l’immense béance
de leur présence

 

Dans vos nuits froides et vos manteaux blancs, des lueurs comme tant d’autres, des bougies et des livres d’oubli. Ce soir voyage polaire, voyage pulsar, avec des consciences écorchées, des terres désertées. Il faut raconter le Grand Nord et ses poètes ; les seuls qui survivent à l’hiver, au givre et au vent. Ceux qui animent les âmes et les mots, ceux qui jettent à la mer des paroles-poudrières. Là, où tout est glacé par l’éternité, c’est la chaleur humaine qui s’est dérobée.

***

Inger Christensen (Danemark) et Jón Kalman Stefánsson (Islande)

«  LUMIÈRE –
I.
Je reconnais là
une clairière dans la langue
les mots refermés
sont là pour être aimés
pour être répétés jusqu’au simple
Un cygne replié
sur un œuf
est encore en nous
un écho de création
Et le cygne enlève
ton œil vers le soleil
encore une fois
présage d’un miracle

« La vie naît par les mots et la mort habite le silence. C’est pourquoi il nous faut continuer d’écrire, de conter, de marmonner des vers de poésie et des jurons, ainsi nous maintiendrons la faucheuse à distance, quelques instants. »

On peut dans le mot
reconnaître la lumière
acte incroyable
de l’homme à la femme
Un mot qui change
ton âme en cygne:
juste assez simple
pour former un œuf.
La langue qui se replie
dans l’œuf,
ses ailes portent
de la naissance à la lumière
Et le soleil est là pour être aimé

II.
Je pense un soleil
un cygne, une démence
une matière qui luit
sans matière
et balance indéfiniment
la lanterne du hasard
Une lumière est
un miracle si corporel
quand l’éternité se condense
approche
et ne tue pas

« N’étions-nous pas venus dans ce monde abîmé, violent et sublime afin de l’adoucir un peu ? Nous en avions confusément l’impression […] Puis subitement, tout s’était éclairci, nous avions compris en voyant ces perdrix prendre leur envol dans la nuit tombante et fendre de leurs ailes les ténèbres au-dessus de nos têtes. […] Ari désirait en outre publier des livres, des œuvres importantes, utiles, des livres qui seraient un vol d’oiseaux et fendraient la nuit. »

V.
Répète pour moi
ceci suffit
ceci est la lumière
fumante du corps
ceci est maintenant

La poussière n’a aucun
écho désespérant
notre seule vie
est la rose de vie
que nous aimons

Répète-le mon amour
la lanterne que tu balances
autour de moi sans bruit
c’est une fois encore
un enfant qui commence »

Voyez-vous ces oiseaux de nuits, éclairés par l’éclair ? Ils sont le pôle Nord, la boussole. Ils sauvent les échoués sur le rivage de la vie. Eux, étaient entrés sur Terre dans un fracas de verre et s’étaient blessés au corps et à l’esprit. C’est seulement quand l’aveuglante lumière déclinait, qu’ils pouvaient ouvrir les yeux. Perdus dans les cieux, l’un avait tendu son bras, endolori par le froid, et avait dit : « C’est là-bas, c’est ça. » Tous s’étaient tus. Et comme soudainement, ils empoignaient les plumes, volés aux oiseaux, et commençaient à écrire.

***

Jón Kalman Stefánsson (Islande) et Tomas Tranströmer (Suède)

« Le bon côté des choses, c’est qu’aujourd’hui, j’en connais la raison : mon chez-moi, c’est la lune. Que fais-je ici, si mon vrai domicile est là-haut, pourquoi le Seigneur ne me donne-t-il pas d’ailes pour que je puisse m’envoler loin d’ici, pourquoi ne me transforme-t-il pas en ange, ce mariage sublime d’oiseau et d’être humain ? Je voudrais me libérer des entraves de la vie. J’aimerais tant avoir des ailes. Si tu n’étais pas avec moi, je voguerais jusqu’à la lune pour n’en jamais revenir.
Oddur : Tu n’aurais pas assez de fioul.
Tryggvi : Quand le fioul fera défaut, la poésie prendra le relais.
Et il saute par-dessus bord.  »

« C’est dans le Nord que courent les vrais lynx, aux ongles affûtés
et aux yeux rêveurs. Dans le Nord, où le jour
habite dans une mine, de jour comme de nuit.
Où l’unique survivant peut s’asseoir.
près du poêle de l’aurore boréale et écouter
la musique de ceux qui sont morts gelés. »

J’étais certaine que Tryggvi ne s’était pas noyé. Toute Justice l’aurait sauvé. Mais ce n’est pas son flambeau, que l’on a retrouvé. C’était des chants, des chants de marins qui charmaient la mer. Elle s’était, amèrement, apaisée jusqu’à ce qu’un autre, au bord d’une autre côte, se soit penché sur l’aurore. Il ne le savait pas, mais il écoutait des fantômes. Les hommes des notes en bas de page n’ont guère de réticences aux présages. Le secret du Nord se berçait de tous les trésors, légués par d’aventureux météores.

***

Sigurdur Pàlsson (Islande) et Jón Kalman Stefánsson (Islande)

 « Ne reste pas là à chercher
les sentiers de poésie sur la carte
ils n’y figurent pas
mais ils sont tout de même et seront

« Tous autant que nous sommes, un jour viendra où nous brûlerons, consumés de passion, de bonheur, de joie, de justice, de désir, parce que c’est ce feu-là qui illumine la nuit, qui maintient à distance les loups de l’oubli, afin que vous n’oubliiez pas qu’il faut vivre et ressentir, que vous ne soyez pas transformés en un cadre sur un mur, un fauteuil dans un salon, un meuble devant une télévision, un objet qui regarde l’écran de l’ordinateur, inerte, afin que vous ne deveniez pas celui qui ne remarque rien ou presque, que vous ne somnoliez pas au point d’être la marionnette du pouvoir ou d’intérêts partisans, que vous ne deveniez pas quantité négligeable, anesthésiée, au mieux une petite goutte dans un mystérieux rouage. Brûlez, afin que le feu ne faiblisse pas, ni ne périsse, ne refroidisse, afin que le monde ne devienne pas un lieu froid : la face cachée de la lune. »

Ensemble nous les construisons
chaque fois que nos yeux courent par les lignes
nous nous retrouvons
sur les chemins de la poésie
Et quand même ils ne seraient pas
sur la carte
il y a lieu de les étudier

Tu rêves que les gens marchent par ces chemins
Mais vers où?
(…)

« Les plus vieux écrits de ce monde, ceux qui sont si anciens qu’ils ne sauraient mentir, affirment que le destin habite les aurores et qu’il convient donc de s’armer de précautions au réveil : caresser une chevelure, trouver les mots qu’il faut, prendre le parti de la vie. »

Chats sauvages furieux des questions
s’avèrent meilleurs en construisant les sentiers de poésie
que les sages créatures
de la certitude hautaine »

Et si c’était la hantise et l’humble leçon des hommes, courageux d’espérer, quand tout espoir s’écrase sur les montagnes, frontières naturelles d’espaces de glace. Ils s’étaient pris à imaginer, ce qu’il y avait derrière les rochers. Ils avaient inventé des sentiers, ils les avaient gravés, couleur argentée, dans le bois des lits, dans les lattes du plancher, dans la pierre des cheminées. On lisait partout des lettres de défi, à cette vie qu’ils n’avaient pas choisie. Et eux avaient compris, que la poésie, n’est pas le luxe des nantis, mais l’unique porte de sortie.

***

Jón Kalman Stefánsson (Islande) et Pentti Holappa (Finlande)

« Bref exposé sur la force qui ravage les vies et rend les déserts habitables. C’est elle qui maintient les planètes en orbite, déclenche l’expansion de l’Univers et engendre les trous noirs. La volonté est pour ainsi dire impuissante dès que cette force se manifeste, dès qu’elle entre en jeu. Elle nous prive de raison et de discernement, nous dévêt de notre prudence, de notre dignité, de notre honnêteté, mais nous offre, avec un peu de chance, une joie enivrante, de radieuses promesses, si ce n’est le bonheur. En sa présence, chaque instant devient poème, symphonie insolente. C’est la réponse que Dieu a trouvée à la mort, voyant qu’il avait échoué à sauver l’être humain de sa fin certaine, il lui a offert cette étrange lumière, cette flamme qui depuis réchauffe les mains de l’homme et le réduit en cendres, change les taudis en palais célestes, les palais grandioses en minables ruines, les réjouissances en solitude. Nous la nommons amour, faute d’avoir trouvé mieux. »

« La poésie donne des droits. On peut marcher, ramper et caquer, on peut voler. L’amour est permis sous toutes ses formes.
Interdite, la caresse est si sensible et donne tant de plaisir.
Je te touche et je disparais vite.
Tu crois qu’une image poétique a effleuré ton front.
Il en reste un stigmate, comme la balafre d’un baiser. (…)
Le cœur est un symbole, la fleur ne l’est pas, elle est faite de chair vivante.
Tu la touches et tu es réel. Tant d’existences qui sont les tiennes.
Les draps purs pour un soir de fête je les ai ouverts pour toi.
Il pleut des étoiles dans notre lit, cependant que nous sommeillons. »

Au mariage du ciel et de l’enfer, du jour et de la nuit, il faut se souvenir que l’homme fut sûrement le vœu le plus fou des ténèbres. C’est pourquoi nous sommes ténébreux, envieux et fous sous le puissant soleil. * Dans une apocalypse, c’est une renaissance, où convergent les énergies contraires. Il en advient d’étranges manies, comme croire à l’amour et s’arroger le privilège d’écrire pour changer la vie. Qui sommes-nous pèlerins en exil sur les pages et les plages ? Quand j’y songe, sur les plages du Nord, je rêve qu’un banc d’oiseaux s’arrête et converse avec moi, dans le silence blanc, du bord de l’Univers. Avant de partir, je me demande si les poissons nous entendaient. Peut-être voulaient-ils nous rejoindre, mais comment, s’ils n’avaient pas de pieds ?

 

 ***

 

* Il pleut des étoiles dans notre lit, Cinq poètes du Grand Nord entrecroisé avec D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds, Jón Kalman Stefánsson

* Commune Présence, René Char

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