Les négatifs du silence / Yannis Ritsos

 

des parapluies roses
trois anges chuchotent
des poèmes immortels

 

inspiration

***
Le poète
« Il a beau plonger sa main dans les ténèbres,
Sa main ne noircit jamais. Sa main
est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira
(car tous s’en vont un jour), j’imagine qu’il restera
un très doux sourire en ce bas monde,
Un sourire qui ne s’arrêtera pas de dire « oui »
     et encore « oui »,
À tous les espoirs séculaires et démentis. »

***

c’est le dos du livre, celui qu’on caresse, qu’on interroge et peint sur un vert forêt, une immense affirmation, un espoir radical. Peu importe les saisons, les vents contraires, je parlerai et je dirai toute la beauté d’une femme qui s’ennuie, d’un rayon posé sur la vie, d’une lente tombée de nuit. Nous avons nos mains à mêler, nous avons des heures à contempler. Et si je t’ai découvert en marchant sur les sentiers, je crois que tu as peu changé, poète du crépuscule, qui regarde par-delà les épaules des passants. Tu te rappelles, à la mesure du temps, une voix qui revient : « avant de t’endormir souviens-toi que toi aussi tu as planté un arbre dans la forêt séculaire ». Tu lèves les yeux et c’est une succession de chênes touffus, étirés jusqu’au ciel, éternels. Tu aperçois le tien, il est proche de la jetée. Les remous des vagues lui parviennent, il est heureux. Il sourit à ceux qui s’approchent et ses branches enlacent le monde.

***

La patrie
« Les morts, on les a laissés en bas dans la plaine
et avec eux leurs chevaux et le chien noir. Les drapeaux,
on les avait cachés dans les anciennes grottes. Ce que nous
           appelions patrie
c’était des cigales, des oliviers, des puits, des lauriers roses,
deux vaches noires rêvassant sous les peupliers
et un morceau de marbre au milieu du champ jaune
où un oiseau tout blanc se tenait sur une patte en
           regardant au loin,
bien au-delà de l’oubli et du souvenir. C’est ainsi,
avec un peu de terre, deux grains de maïs et un clou de
           girofle
que leurs vieilles mères leur ont fabriqué leur porte-chance
et qu’elles les ont raccompagnés sans un mot. Derrière
           eux
elle a bêlé toute la nuit, la brebis noire gravide. »

allons enfants de la patrie a résonné partout, dans les villes du pays, c’est à nous, c’est ensemble, réunis dans la même vie. Et c’est aussi aléatoire, c’est être arrivé là, sur le même sol, par hasard. Alors quand Ritsos écrit « ce que nous appelions patrie c’était des cigales, des oliviers, des puits, des lauriers roses… », il y a toute la justesse de la poésie. L’oiseau blanc, plumages-pages, où des hommes se reconnaissent un jour, avant de s’envoler à leur tour.

***

Encore ça

« Tout est inexplicable – dit-il – insoluble. Connaissances
            accumulées, éparses,
codes, lois, archives, identités, livres –
Qui es-tu ? Qui suis-je ? Où et quand ?
Jusqu’à quand et pourquoi ? Personne pour répondre.
            Pourtant
tu dis encore « bonsoir », « bonne nuit », tandis que dans
            le vieux café,
derrière les vitres embuées, tu distingues
les deux marins à la retraite qui jouent aux échecs.
Sur la table vide à côté traîne une rose rouge. »

encore des correspondances, des ruses de la littérature. Quand je te lis, d’autres voix surgissent : il y a Faust, « Philosophie, hélas ! (…) je vois bien que nous ne pouvons rien connaître ! » et il y a Breton, « Qui suis-je ? », c’est encore comme ça que commence Nadja. Mystérieuses alliances, tandis qu’une rose s’impatiente. Qui se précipite pour la cueillir ? Il y a des vases vides, chez toi, chez moi, chez nous, qui espèrent tendrement être de parfaits amants.

 

expiration

Bonne route
« Il ne dépose pas les armes. À ce point
de tous les doutes et de tous les déchirements, une
           femme
l’a regardé, lui a souri. Au diable, vous tous – a-t-il dit-
je n’ai besoin de personne. C’est moi qui soulève
la grande échelle de corde. Je l’accroche à l’arbre,
pas du tout pour couper des fruits, seulement
           pour m’élever,
et ainsi, caché derrière l’épais feuillage, je sais
qu’est resté là quelque part à ma place laissée vacante
un oiseau modeste qui chante inlassablement
le chant immortel de notre mortalité. »

Le révolté

(…)
            « Lui,
il leur souriat avec compréhension et saisissait avec
deux doigts seulement
un à un leurs « Non » et il les jetait
           à la poubelle
en même temps que ses habits. Et ainsi tout nu, beau,
           révolté,
n’ayant plus que ses chaussures trouées (à force
           d’escalades),
il s’avança sous les acclamations et les malédictions
pour disparaître serein dans l’immortalité. »

***

Poésie qui façonne, mains d’or et matins d’aurores, le témoignage d’une époque et d’un guerrier courageux, révolté et anonyme, face aux événements, suites et déchaînements d’une histoire, au triste esprit du temps. Ritsos, poète grec et camarade de cœur d’Aragon, a chanté et s’est éteint en 1990, « serein dans l’immortalité ». Avant toutefois, il s’est livré, intime, hésitant, incertain, triste, lyrique, nostalgique, imprévisible, malicieux, sans jamais abandonner cette « rengaine d’enfant chargée de beaucoup beaucoup beaucoup de rides ». Je l’imagine, là-haut, taquin, sourire en coin, à rire de nos vaines batailles et à guetter les autres conteurs, à sourire, cette fois, tôt le matin. Il vous faut réapprendre à jeter les « Non », car c’est avec les « Oui » qu’on ne dépose pas les armes.

***

En guise d’épilogue
« Souvenez-vous de moi – a-t-il dit. J’ai marché des
           milliers de kilomètres
sans eau, sans pain, sur des cailloux et des épines,
pour vous apporter du pain et de l’eau et des roses. La
            beauté,
jamais je ne l’ai trahie. Tout mon bien, je l’ai partagé
           équitablement                                    
Pour moi je n’ai rien gardé. Très pauvre. Avec un petit lys
            des champs
j’ai éclairé nos nuits les plus sauvages. Souvenez-vous de moi,
Et pardonnez-moi cette dernière tristesse : j’aurais voulu
encore une fois, avec la fine faucille de la lune, moissonner
un épi mûr. Me tenir sur le seuil, à regarder
et mâchonner le blé grain par grain avec mes dents de devant
en admirant et en bénissant ce monde que je laisse,
en admirant aussi Celui qui gravit la colline dans le
         couchant tout doré. Voyez :
sur sa manche gauche il a un rapiéçage carré de pourpre. Ça
ne se voit pas très bien. Et c’est ça que je voulais surtout
            vous montrer.
Et c’est peut-être surtout pour ça qu’il faudrait que vous
          vous souveniez de moi. »

Assis sur un banc, on croise souvent des vieillards, à la manche pourpre. Ils parlent aux inconnus, ils interrompent la machine, dérobent un instant ; et nous ignorons qu’ils ont déjà mille ans. La prochaine fois, quand tu les apercevras, songe qu’ils en savent plus que toi. Leurs voix saccadées, confuses, tremblantes, c’est parce qu’ils ont tout sacrifié pour que toi, pèlerin, tu puisses un jour voir derrière cette vitre, autre chose qu’un ciel morose. À la place, ce que Ritsos livre, c’est un couchant, éclatant.

***

Au loin des rires d’enfants, on peine à dire « joie » ou « tristesse », ils cachent bien leurs âges.

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