Insurrection poétique / Jean-Pierre Siméon

Pas de résolutions, mais une révolution.  

« La poésie sauvera le monde, si rien le sauve. »Ce sont ces mots qui débutent l’essai de Jean-Pierre Siméon, intitulé La poésie sauvera le monde.

Le directeur du Printemps des poètes fait état du mépris contemporain dont est victime la poésie. Se dire lecteur de poésie, ou pis encore « poète », et tout de suite des visages colorés de surprise ou de condescendance. Dandy, pure esthétisme, luxe de l’esprit, la poésie n’est plus qu’artifice ostentatoire. Pourtant, J-P. Siméon l’écrit : « le déni de la poésie n’est pas une affaire littéraire, ou il ne l’est que secondairement. Il est politique. » Marginaliser la poésie, c’est « amoindrir fondamentalement la compréhension collective du monde. »

Mais pourquoi diable aurions-nous besoin de poésie, arme dérisoire face à la violence du monde ?

La poésie, n’est pas seulement un genre littéraire, une forme d’expression particulière, mais bien un rapport au monde. La poésie c’est « une position éthique autant qu’un état de la conscience à vif », « une particulière empathie avec le monde », « une pensée qui ne désespère pas de l’avenir. »

La poésie est acceptation de l’incertitude, de l’ignorance ; elle est humilité, barrière contre les absolutismes, les fanatismes. Elle est « quête de l’ouvert », elle est rempart contre l’immédiateté et la fixation.

La poésie rend au réel toute sa complexité ; « la poésie illimite le réel, elle rend justice à sa profondeur insolvable, à la prolifération infinie des sens qu’il recèle. » Elle restaure la fraternité, rendant possible la communauté poétique, disant « l’identité humaine », la prouvant « sous les identités de surface, historiques, locales, culturelles. » Enfin, elle décloisonne la langue, elle rompt la simplification du concept, des énoncés.

Et pour J-P. Siméon, « quand une société oublie le poème (…) elle laisse libre cours à la domination sans partage du discours conceptuel et de la signification prétendument objective, aux simplifications qu’ils autorisent, à toutes les manipulations dans la description du réel. »

À l’ère du magma verbal, la poésie est absente.

Mais réjouissons-nous, « plus une société est antipoétique, plus la poésie devient l’argument théorique majeur de sa contestation. » Alors, aux armes, aux plumes ! Poétisons la vie, transgression indispensable, pour protéger nos sociétés de leurs travers.

La poésie agira contre le « déni de réalité », alimenté par la surenchère du narratif. J-P Siméon cite Cocteau : « La poésie est la plus haute expression permise à l’homme. Il est normal qu’elle ne trouve plus aucune créance dans un monde qui ne s’intéresse qu’aux racontars. » Elle raconte un autre réel, elle rappelle son existence : « le réel dont nous entretient la poésie, non pas celui qui se décrit mais celui qui se vit, est comme la vie qui l’agit, infini. »

Elle ramènera l’intensité, vibrante, pour l’heure perdue au creux de quelque instants éphémères tard dans la nuit.
Elle consacrera l’effort, l’attention, le retour au silence face au brouhaha ambiant, face à nos concentrations morcelées.

Elle s’imposera comme un « acte de conscience » à l’époque du divertissement, de la communication triomphante et de l’imaginaire emprisonné.

Elle cherchera à« atteindre du réel la substance sous l’apparence. »Elle renouera avec la relation sensible au monde, invoquera sensualisme et empirisme. Elle permettra « une relation comme amoureuse à la chair du monde, sans laquelle l’homme amputé de sa part sensible régresse dans le robot. »

Aragon l’écrit L’ÉTAT DE LA PENSÉE CONCRÈTE EST LA POÉSIE.

Elle perpétuera l’innocence, la naïveté première, elle guidera toute action vers « la stupéfaction de l’enfant devant la mer. »Elle sera un enseignement moral, elle sera une vertu citoyenne.

 « La lecture active du poème ouvre et libère la conscience. Or la conscience libre fait le citoyen libre. Donc la poésie est la condition d’une cité libre. »

Elle touchera à l’universel, à l’intensité de la vie ; « il y a les vagues de surface que la fiction écrit, il y a les eaux profondes de la réalité que la poésie rejoint. »

Elle se dessinera enfin, peut-être, comme notre transcendance perdue. « La poésie envisage une transcendance interne, ce que Paul Eluard signifiait quand il affirmait : Oui, il y a un autre monde mais il est dans ce monde. »

De l’apparente frivolité de quelques vers, ce sont désormais la nécessité et la vitalité de l’éthique poétique. Se réapproprier la poésie, comme enjeu sociétal, politique, humain.

Rallumons l’étincelle qui s’étiole chaque jour davantage, au moyen d’une INSURRECTION POÉTIQUE.  Non pas celle qui fait grand vacarme, qui « fait évènement », qui est spectaculaire, mais celle qui s’immisce subtilement, qui retrouve sa place dans l’espace privé et dans l’espace public, qui est « émeute intérieure. »

La force de la le poésie tient à sa frugalité, elle n’a besoin que de voix et d’oreilles, de plumes et de lecteurs. Elle peut se dire n’importe où, n’importe quand. Elle est partout, car elle est dans la langue, elle est la langue qu’on vit chaque jour et combat sa simplification.

« Dire un poème, c’est récuser l’extinction du souffle dans la langue et du souffle
en soi-même. »

Elle appartient à tous, elle est une arme démocratique car « propager la poésie c’est contester l’assimilation du populaire au vulgaire. Rendre la poésie populaire, la plus distinguée poésie, c’est venger le peuple de la vulgarité à quoi on le réduit, par le partage de la distinction. »

Et pour conclusion, J-P. Siméon d’écrire.

« Usons du poème non seulement pour ce qu’il dit mais d’abord pour ce qu’il est : un arrêt dans la fureur, un silence dans le vacarme, une béance dans le flux ininterrompu, une profondeur dans la surface, une latence dans l’immédiat, une lenteur dans la frénésie. »

 

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