Franz Kafka / Le Procès

le regard fixe sur le mur
il s’étire jusqu’au ciel
prison perpétuelle

inspiration

« Quelqu’un avait dû calomnier Joseph K., car il fut arrêté un matin sans avoir rien fait de mal. Cette fois-là, la cuisinière de Mme Grubach, sa logeuse, qui lui apportait son petit-déjeuner tous les jours vers huit heures, ne se présenta pas. Ce n’était encore jamais arrivé. K. patienta quelques instants, aperçut de son oreiller la vieille femme habitant en face, qui l’observait avec une curiosité tout à fait inhabituelle puis, à la fois troublé et affamé, il sonna. Aussitôt, on frappa à sa porte, et un homme entra, qu’il n’avait encore jamais vu dans cet appartement. »

***

ça aurait pu être toi, ça aurait pu être moi. On aurait regardé tous les visages aux alentours, sans jamais rien voir. Des silhouettes, ombres d’elle-même ; assez présentes seulement pour jeter un regard foudroyant, un regard absent, un regard accusateur. Tout à la fois, dans la masse anonyme du monde. Et puis c’est une machine qui s’emballe, cachée dans tous les greniers, comme les greniers de la pensée. Dès qu’on s’approche, qu’on veut dépoussiérer, désolée, c’est trop compliqué à porter. L’engrenage tourne si vite qu’il ne tourne plus, et toi tu es partout enfermé dans cette immense cour de récréation – ou d’aberration.

***

A.B.S.U.R.D.E

attendre bientôt sur une rive équivoque
accoucher bientôt sensiblement une réalité désarticulée-et
abdiquer bientôt subtilement un rêve demi-éveillé
avouer bientôt sans un raccourci : danger étrangeté

« je crois moi aussi maintenant que le gardien est dupe. Mais cela ne supprime pas ma première opinion, qui coïncide en partie avec celle que je viens d’acquérir. Peu importe en effet que le gardien voie clair ou non. Je disais que l’homme est trompé. »

Car c’est un miroir vide, où l’on peine à se regarder. Car c’est un monde vide, où le sens a démissionné. La belle raison, louée, glorifiée, enterrée. Dans ce vaste puzzle où s’accumulent toutes les questions sans réponses, il faut abdiquer : accepter l’équivoque et laisser le doute l’emporter. Même si ça te coûte, même si tu t’accroches aux indices, tout est une pièce montée, une farce inventée. Eux non plus, ils ne savent pas. Autant que toi, ils sont perdus, manipulés. Ils lèvent parfois les yeux, « là-haut », mais encore des mensonges et des greniers.

expiration

Joseph K… est accusé et c’en est assez, comme prétexte. Le fameux Procès, dont la littérature ne cesse de parler, est donc aussi perturbant qu’il prétend l’être. Même la prose, elle pèse parfois une tonne. Le poids de l’humanité, le poids de la culpabilité, le poids de l’impossibilité, en quelques phrases. Comme chez Beckett, quand les mots se font si rares, trop difficiles à exprimer, trop inutiles pour exister. Et c’est toujours le même huis-clos, celui qui hantera le siècle, où triomphent la suspicion, l’obsession, et enfin, l’asphyxie. Qu’espérer alors ? Rien, peut-être.

« Ses regards tombèrent sur le dernier étage de la maison qui touchait la carrière. Comme une lumière qui jaillit les deux battants d’une fenêtre s’ouvrirent là-haut ; un homme – si mince et si faible à cette distance et à cette hauteur – se pencha brusquement dehors, lançant les bras en avant. Qui était-ce ? Un ami ? Une bonne âme ? Quelqu’un qui prenait part à son malheur ? Quelqu’un qui voulait l’aider ? Était-ce un seul ? Étaient-ce tous ? Y avait-il encore un recours ? Existait-il des objections qu’on n’avait pas encore soulevées ? Certainement. La logique a beau être inébranlable, elle ne résiste pas à un homme qui veut vivre. »

Il est si simple de détester Kafka. Que quelqu’un lui dise qu’il se trompe, qu’il en fait trop, qu’on ne peut plus supporter, qu’une page de plus et c’est un marteau enfonçant plus loin encore le clou dans un cœur de bois. Mais c’est un récit totalitaire ; alors, le lecteur est prisonnier. Lui aussi, il acquiesce, jette un regard de détresse par-dessus la couverture, et puis il se résigne, il approuve et poursuit.

***

[…]
On a peint en arrière-plan, une tempête de la pensée. Fumées et nuages noires, où l’on peine à respirer…

faites passer le mot

2 Replies to “Franz Kafka / Le Procès

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *