Fiodor Dostoïevski / Les carnets du sous-sol

c’est en levant les yeux
que j’ai mesuré l’ampleur
de mon caveau

 

inspiration

« Parce que, pour se mettre à agir, il faut d’abord avoir l’esprit tranquille, il faut qu’il n’y ait plus la moindre place pour les doutes. Mais, par exemple, moi, comment ferais-je pour avoir l’esprit tranquille ? Pour moi, où sont-elles donc, les causes premières qui me serviront d’appui, où sont les bases ? D’où est-ce que je les prendrais ? Je m’exerce à penser : par conséquent, chez moi, toute cause première en fait immédiatement surgir une autre, plus première encore, et ainsi de suite à l’infini. Telle est l’essence de toute conscience et de toute pensée. »

***

on s’est noyé dans un labyrinthe, on a marché droit pourtant, on s’est accroché au fil d’argent, au seul qui pouvait nous retenir hors de l’abîme, hors du gouffre, immense, que lui était en train de creuser. Pas à pas, dans les profondeurs, un sourire malicieux et les pupilles luisantes, il jetait des bouteilles à la mer, cabossées. Des morceaux de verres, aiguisés, tranchants comme le vent, qu’aucune armure ne saurait esquiver. Des poignées de sables – des poignées de certitudes – balayées et l’évidence, fulgurante, les mains derrière le dos, je me rends. Il n’y a pas d’après, ni d’avant.

***

« C’est sa présence qui m’était odieuse, insupportable. Je voulais qu’elle disparaisse. « La paix » – je voulais ça ; je voulais rester seul dans mon sous-sol. « La vie vivante », par manque d’habitude, elle m’avait écrasé tellement que j’avais du mal à respirer. »

La peur aussi, qu’au milieu de la nuit, ce soit le monde qui se réveille et tombe dans l’asphyxie, parce qu’il est devenu trop malheureux pour de nobles adieux, parce qu’il a perdu l’horloge et qu’elle sonnerait bientôt sept heures, comme lorsque Lisa est arrivée et qu’elle a fait tout sauter.

« Le désordre, les restes, la coupe brisée par terre, le vin renversé, les mégots, l’ivresse, le délire dans la tête, l’angoisse insupportable dans le cœur et ce laquais, enfin, qui avait tout vu, tout entendu, et qui me lançait dans les yeux des regards intrigués. »

 

expiration

« Cela me plut tout de suite ; je l’aurais haïe si elle m’avait souri. »

C’était un cri de rage brûlant, explosion à la face de l’univers. Un jour c’est un jour de trop et soudainement, c’est le dégoût de l’humanité. Ça vient d’en bas, du sous-sol, de l’enfer. La pensée déchirée, elle ne sait plus se tourner du bon côté. Impossible d’y échapper. La vérité agressive et crue, la vérité ignoble, c’est la sentence de Dostoïevski.

« La souffrance est la seule cause de la conscience »

Et puis on continue mais on ne comprend plus. On avait décidé de le croire, de lui prêter allégeance, de lui dire qu’il avait tout saisi, de lui avouer notre faiblesse et notre aveuglement. Mais c’est lui qui s’est envolé, consumé dans une tornade de cendres. Les ailes d’Icare brûlées. Et la confiance déchiquetée, il était peut-être fou ou libre – et ça nous arrangeait, refermer les carnets en toute sécurité, prétendre que rien ne s’était passé.

« Moi, je suis seul, et eux, ils sont tous. »

Le même souvenir oppressant, dérangeant. On a crucifié tous les rêves et toutes les idées, sauf que demain, il n’y aura pas de résurrection. En pièces détachées, notre naïveté. La bataille a été gagnée. Le bleu du ciel, l’autre roman, c’était ça. Le bleu, si profond, devenu noir sans nos nuages de coton. Sauf si…

« Laissez-nous seuls, sans livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir : quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ? Même être des hommes, cela nous pèse. »

 *** 

[…]
Mais déjà, c’est le retour d’Éole, furieux contre la victoire furtive.

 

 

 

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