Comte de Lautréamont / Les Chants de Maldoror

vertige de rouge
aux ténèbres sang
c’est un mal d’aurore

 

inspiration

 « Ma poésie ne consistera qu’à attaquer, par tous les moyens, l’homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n’aurait pas dû engendrer une pareille vermine. Les volumes s’entasseront sur les volumes, jusqu’à la fin de ma vie, et cependant, l’on n’y verra que cette seule idée, toujours présente à ma conscience ! »

***

Maldoror, je cherche à t’écrire depuis des jours mais rien. C’est le blanc, immense et silencieux, que j’ose à peine tâcher sans te trahir. Météore, Maldoror, tu défiles avec tes traînées d’or brûlé aussi vite que tes phrases déchirées.  À te regarder de trop près, tu deviens corrosif, agressif. Tu as creusé la terre pour en exhiber ses viscères. Dans ta quête perdue, à vouloir être bon, tu n’as vu que des visages déformés par l’humaine hostilité. Et tu t’es écrié : « Moi, je fais servir mon génie à peindre les délices de la cruauté ! »

***

« Un jour, avec des yeux vitreux, ma mère me dit : « Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu’ils font: ils ont soif insatiable de l’infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains, à la figure pâle et longue. Même, je te permets de te mettre devant la fenêtre pour contempler ce spectacle, qui est assez sublime. »

Car c’est un tourbillon de vie, de vie frénétique, et puis c’est un labyrinthe qui nous encercle. C’est tout juste si je me souviens de ce que tu as écrit, au chant d’avant. Devant moi, c’est seulement le vaste océan, des chiens errants, des enfants qui hurlent en courant, la silhouette d’un cheveu accablant, l’image d’un demi-dieu des tourments, et la mort et la gloire de Mervyn, sur le Panthéon, s’écrasant. C’est un monde trop vivant, pour nous, timides hommes bercés aux couleurs ternes. Chez toi, tout est éclatant, de l’écarlate partout, comme le sang, qui fait battre le cœur et qui assassine aux heures les plus claires du jour.

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« Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le sentier abrupte du voyage terrestre, et de m’en aller, en chancelant comme un homme ivre, à travers les catacombes obscures de la vie, je soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d’un grand cercle bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j’osai pénétrer, moi, si jeune, les mystères du ciel! »

En levant les yeux, je croyais que nous serions sauvés, qu’enfin, les portes vers l’autre monde, l’autre côté du mirage allaient s’ouvrir. Lassé d’ici-bas, le spleen, saveur trépas, cherchait dans un vieux sac usé, l’invitation au voyage. Quand il s’en empara, un soudain feu de joie se déclara. Sa main brûle, et là-haut, n’est rien de plus qu’un miroir d’ici-bas. Alors, la conscience exhale un long râle de malédiction ; car le voile de sa pudeur reçoit de cruelles déchirures. Le Céleste Bandit, celui que tu nommes, n’a point de considération pour ceux qu’il a nommés hommes.

 

expiration

« Les Chants de Maldoror se présente comme un jet d’une raideur et d’une force terrible… Il n’est pas sans doute dans la littérature française – pour tenter de rendre quelque vigueur à une métaphore usée – de manifestation plus exactement volcanique que cette coulée de strophes arrachées à un magma interne incandescent. » Julien Gracq

Qualifier, qualifier cet étrange ange noir qui lacère le ciel de ses ailes de sang. Partout, des voix qui disent : épopée du mal, éruption, destruction. Comme si tout avait implosé et explosé, comme si la littérature s’était métamorphosée, avait accouché de l’enfant maudit et de l’enfant prodige. « Il n’y eut d’emblée pas de génie qui tînt devant celui de Lautréamont » a affirmé André Breton. Ce sont eux, les surréalistes, qui ont levé le voile. La beauté sera convulsive ou ne sera pas, c’était déjà là, chez le Comte – ou chez Isidore, double de lui-même.

« Jusqu’à nos temps, la poésie fit une route fausse ; s’élevant jusqu’au ciel ou rampant jusqu’à terre, elle a méconnu les principes de son existence, et a été, non sans raison, constamment bafouée par les honnêtes gens. Elle n’a pas été modeste … qualité la plus belle qui doive exister dans un être imparfait ! Moi, je veux montrer mes qualités ; mais, je ne suis pas assez hypocrite pour cacher mes vices ! Le rire, le mal, l’orgueil, la folie, paraîtront, tour à tour, entre la sensibilité et l’amour de la justice, et serviront d’exemple à la stupéfaction humaine ; chacun s’y reconnaîtra, non pas tel qu’il devrait être, mais tel qu’il est. Et, peut-être que ce simple idéal, conçu par mon imagination, surpassera, cependant, tout ce que la poésie a trouvé jusqu’ici de plus grandiose et de plus sacré. […] Il y aura, dans mes chants, une preuve imposante de puissance, pour mépriser ainsi les opinions reçues. Il chante pour lui seul, et non pas pour ses semblables. Il ne place pas la mesure de son inspiration dans la balance humaine. Libre comme la tempête, il est venu échouer, un jour, sur les plages indomptables de sa terrible volonté! Il ne craint rien, si ce n’est lui-même ! Dans ses combats surnaturels, il attaquera l’homme et le Créateur »

C’est un tonnerre qui s’abat sur le siècle, annoncé en 1869, entendu à l’aube du vingtième siècle. La poésie est à reconstruire, après les imprécations furieuses, violentes et maléfiques du Comte. Descendante d’un voyant fou, qui s’est peut-être lui-même laissé emporter par le flux des images, la poésie sera un couteau tranchant. Arme révoltée, et déjà au quartier suivant, « la liquidation du monde se poursuit » avec René Char. Dans un dernier cri, ravageur, les chiens errants seront nombreux. Et c’est finalement toujours la même vérité, la seule acceptable, l’unique poétique : « J’ai reçu la vie comme une blessure, et j’ai défendu au suicide de guérir la cicatrice. » Près de cent cinquante-ans plus tard, il demeure, au cœur, une dernière lueur : « Aujourd’hui que les années pèsent sur mon corps, je le dis avec sincérité, comme une vérité suprême et solennelle : je n’étais pas aussi cruel qu’on l’a raconté ensuite, parmi les hommes. »

***

[…]
Dans l’Aurore rayonnante, une grande griffe a courbé l’horizon. Chez les voyants, c’est un mauvais présage.

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