Aragon & Camus / La Hollande est un songe de contrebande

Je suis revenue au Pays, là-bas. C’est presque chez moi, terre de passages, terre de rivages, terre de voyages. Des hommes et des poètes envoûtés par toi, belle Hollande. Songe doré, songe de fumée, tes villes éphémères se noient, parfois, sous les lumières de la mer. Et le jour, je marche dans un tableau vivant de ponts fantômes, de cygnes noirs, de grands miroirs. Au jeu des doubles, j’ai déjà gagné, et je laisse ma voix à ceux qui étaient là, avant moi ; on confondra seulement nos pas et nos émois.

***

« Ferez-vous un long séjour à Amsterdam ? Belle ville, n’est-ce pas ? »

« Nous appellerons Hollande
Ce pays de contrebande
Entre la pluie et le vent
Comme un moment de césure
Dans la voix et la mesure
Entre l’après et l’avant…

« J’ai cherché à m’établir sous un autre nom dans quelque endroit où la pratique ne me manquerait pas. Il y en a beaucoup dans le monde, mais le hasard, la commodité, l’ironie, et la nécessité aussi d’une certaine mortification, m’ont fait choisir une capitale d’eaux et de brumes, corsetée de canaux, particulièrement encombrée, et visitée par des hommes venus du monde entier. »

Ce royaume de semblances
Qui fait égale balance
Entre la terre et les eaux
Entre le mourir et l’être
Qui bat comme à la fenêtre
Un volet troué d’oiseaux

Voici l’heure et le voyage
Où le jour n’est que langage »

« Fascinante ? Voilà un adjectif que je n’ai pas entendu depuis longtemps. Depuis que j’ai quitté Paris, justement, il y a des années de cela. »

Car c’est un trouble qui ne me quitte pas, ce sont tous les synonymes qui tournoient : enchantement, paralysie, charme, hypnose, magnétisme. L’exil au paradis des brumes, cette étreinte glacée d’un ailleurs que j’aperçois ; mais c’est partout le même visage, et je suis à l’équilibre, entre deux rives. Étrangère, que je ne connais pas, comment te croire, quand partout où je déambule je trouve des paysages faussement familiers. Je me perds demain davantage qu’hier et quelle est cette langue, avec laquelle je ne raconte pas. Si tes ciels trop vastes sont mes seuls abris à l’aube d’une nouvelle vie, j’irai tutoyer les cimes pour mieux voir, en haut et en bas. Nous sommes toutes deux de passages, et j’aime, au moins, tes marges. Je serai bientôt comme ces Hollandais, qui sont là sans y être. Quel doux plaisir de t’appartenir, sans risquer de te voir partir. Échapper au bruit du monde, et comme à l’arrière des voitures teintées, j’aurai vécu ici sans y être restée.

***

« Ainsi mon amour au cœur de la vie
         Il est une enclave
Le sourd sanctuaire aux éteints parvis
         D’un songe batave
Qui sait par nous seuls à l’écart suivi…

« Oh! pardon, madame! Elle n’a d’ailleurs rien compris. Tout ce monde, hein, si tard, et malgré la pluie, qui n’a pas cessé depuis des jours ! Heureusement, il y a le genièvre, la seule lueur dans ces ténèbres. Sentez-vous la lumière dorée, cuivrée, qu’il met en vous ? J’aime marcher à travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre. Je marche des nuits durant, je rêve, ou je me parle interminablement. Comme ce soir, oui, et je crains de vous étourdir un peu, merci, vous êtes courtois. Mais c’est le trop-plein ; dès que j’ouvre la bouche, les phrases coulent. Ce pays m’inspire, d’ailleurs. J’aime ce peuple, grouillant sur les trottoirs, coincé dans un petit espace de maisons et d’eaux, cerné par des brumes, des terres froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l’aime, car il est double. Il est ici et il est ailleurs. »

Mais encore ici par un détour d’âme
         Nous parvient de loin
Le bruit de la roue et du macadam
         Qui nous rend témoins
Toujours déchirés d’un double Amsterdam »

Je suis assise depuis des heures et je me noie dans des canaux tremblotants, bousculés par les caresses et les bourrasques du vent. Ici est un grand théâtre, bal masqué du massif Opéra Blanc face à l’Amstel, tout est à double-sens. Je vous vois montagnes d’apparences, de douces rêveries au creux de la nuit, et vous, jours aveuglants où votre tolérance n’a d’égal que votre indifférence. Derrière les larges fenêtres translucides et les portes, subtiles traîtresses, qui m’invitent sans me laisser entrer, qui sont les vrais acteurs de ce pays de splendeurs ? Je t’aime comme je te hais, et tu hantes les absences avec tes ombres lointaines, où le décor change comme les notes de l’existence. Et ce pays n’est qu’une accumulation d’images où s’entassent tous les mirages du monde, emportés par les courants depuis l’âge doré. C’est qu’il faut s’y reprendre à deux fois, ouvrir et fermer les yeux, pour percer à vrai, ce rêve de semblances.

***

« Je vous mènerai volontiers à l’île de Marken, vous verrez le Zuyderzee (…) Un village de poupée, ne trouvez-vous pas ? Le pittoresque ne lui a pas été épargné ! Mais je ne vous ai pas conduit dans cette île pour le pittoresque, cher ami. Tout le monde peut vous faire admirer des coiffes, des sabots, et des maisons décorées où les pêcheurs fument du tabac fin dans l’odeur de l’encaustique. Je suis un des rares, au contraire, à pouvoir vous montrer ce qu’il y a d’important ici. Nous atteignons la digue. Il faut la suivre pour être aussi loin que possible de ces trop gracieuses maisons. Asseyons-nous, je vous en prie. Qu’en dites-vous ? Voilà, n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez, à notre gauche, ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et, devant nous, la mer couleur de lessive faible, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, vraiment ! Rien que des horizontales, aucun éclat, l’espace est incolore, la vie morte. N’est-ce pas l’effacement universel, le néant sensible aux yeux ? Pas d’hommes, surtout, pas d’hommes ! Vous et moi, seulement, devant la planète enfin déserte ! »

« Et quand vivre nous serait jusqu’à sa dernière plage usé
Quand nous serions au bout du monde ainsi que des rois prodigues…

« Vous vous trompez, cher, le bateau file à bonne allure. Mais le Zuyderzee est une mer morte, ou presque. Avec ses bords plats, perdus dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit. Alors, nous marchons sans aucun repère, nous ne pouvons évaluer notre vitesse. Nous avançons, et rien ne change. Ce n’est pas de la navigation, mais du rêve. »

Alors amour je prendrai les mots pour en faire une digue
À la mort que ta terre affleure et fleurisse ô Zuiderzee »

Au retour, moment de velours, sublime à sept lieues du Dam, j’ai rapidement écrit.

Au ralenti, couverture de silence
et le rose d’un pays inconnu
des couleurs comme il n’en existe
aux heures impénétrables
des rêves et des villages du large

Debout, devant la mer immense, et seule, dans l’absolu silence, quelle merveille. J’entendais les marins, mais ils étaient encore loin, rien ne pouvait briser cette soudaine brèche dans l’ordre des temps. J’aurais voulu marcher, jusqu’au bout de cette terre qui ne s’achève pas, et rencontrer, au milieu des moi, l’unique qui ne s’effleure qu’une seule fois. Il est rare le crépuscule du soir, qui vient comme un ami, à pas de loup et dont le ciel s’ouvre patiemment, face à l’homme impatient, qui n’est plus fauve mais nuances de mauve.

***

« Regardez, la neige tombe ! Oh, il faut que je sorte ! Amsterdam endormie dans la nuit blanche, les canaux de jade sombre sous les petits ponts neigeux, les rues désertes, mes pas étouffés, ce sera la pureté, fugitive, avant la boue de demain. Voyez les énormes flocons qui s’ébouriffent contre les vitres. Ce sont les colombes, sûrement. Elles se décident enfin à descendre, ces chéries, elles couvrent les eaux et les toits d’une épaisse couche de plumes, elles palpitent à toutes les fenêtres. Quelle invasion ! Espérons qu’elles apportent la bonne nouvelle. Tout le monde sera sauvé, hein, et pas seulement les élus, les richesses et les peines seront partagées et vous, par exemple, à partir d’aujourd’hui, vous coucherez toutes les nuits sur le sol, pour moi. Toute la lyre, quoi ! Allons, avouez que vous resteriez pantois si un char descendait du ciel pour m’emporter, ou si la neige soudain prenait feu. Vous n’y croyez pas ? Moi non plus. Mais il faut tout de même que je sorte. »

« Dans ce pays blond
Comme un violon
La nuit est étroite
Si bien que l’on n’y
Trouve qu’insomnie
À gauche et à droite »

« Vous retournez à Paris ? Paris est loin, Paris est beau, je ne l’ai pas ou- blié. Je me souviens de ses crépuscules, à la même époque, à peu près. Le soir tombe, sec et crissant, sur les toits bleus de fumée, la ville gronde sourdement, le fleuve semble remonter son cours. J’errais alors dans les rues. Ils errent aussi, maintenant, je le sais ! Ils errent, faisant semblant de se hâter vers la femme lasse, la maison sévère… Ah ! mon ami, savez-vous ce qu’est la créature solitaire, errant dans les grandes villes ? »

Devant moi, c’étaient les pages d’un roman, et les mots se confondaient avec les briques. Qui avait dessiné ce rêve blanc et cette statue, qui observe paisiblement ? La ville avait fermé ses portes, et il ne restait plus que ceux, présents depuis très longtemps. Des âmes, gardiennes et si soudaines, qui chuchotaient à l’oreille des derniers Hommes, éplorés devant les feuilles vierges. Et l’encre est revenue, on a tâché le papier, dans un dernier éclair quand sont passées les trois solitaires. Et l’esprit embrumé bientôt contemplait les toits d’un Paris manqué, ou d’un grand récit, à peine esquissé.

***

« Je te donne à dormir ce pays de traîneaux
Ce pays de jardins et de peintes fenêtres
Ses moulins que le vent semble ne point connaître
Et ses berges glissant la torpeur des canaux

 Je t’en donne le ciel immense pour domaine
Où l’homme passe un doigt frissonnant de nuée
La terre du soleil d’août écobuée
Où de petits chevaux lentement se promènent…

« Le ciel vit ? Vous avez raison, cher ami. Il s’épaissit, puis se creuse, ouvre des escaliers d’air, ferme des portes de nuées. Ce sont les colombes. N’avez-vous pas remarqué que le ciel de Hollande est rempli de millions de colombes, invisibles tant elles se tiennent haut, et qui battent des ailes, montent et descendent d’un même mouvement, remplissant l’espace céleste avec des flots épais de plumes grisâtres que le vent emporte ou ramène. Les colombes attendent là-haut, elles attendent toute l’année. Elles tournent au-dessus de la terre, regardent, voudraient descendre. Mais il n’y a rien, que la mer et les canaux, des toits couverts d’enseignes, et nulle tête où se poser. »

Orchestre de l’été nuageux et profond
Alcôve d’un sommeil qui ressemble à l’enfance
Quelle obscure lueur y garde souvenance
De quelque Indonésie où règnent les typhons…

« Ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnambules, dans l’encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l’île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l’Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s’accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ces colons nostalgiques que la Hollande n’est pas seulement l’Europe des marchands, mais la mer, la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux. »

Accepte ô mon amour comme une orange amère
De mes tremblantes mains ces vacances volées
La vie est une chose étrangement ailée
Asseyons-nous veux-tu Devine au loin la mer »

Toi, qui n’es pas encore là, et qui échappes à l’enchantement, sache que je t’attends. Il est des exils, doux et sacrés, plaisirs d’éternité. Arrache-toi à ce vacarme, à ces sirènes qui hurlent avec fracas, et rejoins-moi. Je t’invite au voyage, qui n’aura survécu que dans nos souvenirs, qui ne promet, ni ne vole rien, mais qui déploie majestueusement ses bras. Il faudra, à peine entrecroiser nos mains, et ne faire plus qu’un. Je te conte ce paysage, que tu sais maintenant être un mirage, et qui s’efface à mesure que tu m’enlaces. Nous vivrons comme des clandestins, dans ce pays de contrebande, entre la pluie et le vent, comme un moment de césure, dans la voix et la mesure, entre l’après et l’avant…

D’après La Chute, Albert Camus et Le Voyage de Hollande, Louis Aragon.

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