#2 Insurrection poétique / La poésie et l’amour, Paul Eluard et Jean-Michel Maulpoix

bleu car notre infini
ciel, mer, amour, poésie
éclair dans la nuit

 

La poésie, l’amour ne brûlent pas toujours. Ce n’est pas un incendie, plus vraiment des « yeux ambassadeurs de feu », pas encore des larmes transparentes pour tâcher l’encre noire. On se méprend sur l’amour : caché derrière les rideaux fermés des chambres à coucher, il se montre comme une affaire d’un soir ou d’une vie, d’un souffle ou d’un regard, de noms gravés sur l’écorce d’arbres centenaires. Il devient personnel, au mieux, on compte « un » et « deux », peut-être plus, mais c’est toujours réduit. Il ne se partage pas, ne se « comprend pas », il est à soi, jaloux maladif, d’offrir au monde un sentiment si haut. Pourtant […], tu es furieux contre ton amour au centre d’une entente qui s’affole. Et s’il y avait méprise ? Et si, on s’était battu pour un cœur de pierre, plutôt que pour un cœur de verre ?

« La fureur d’aimer tomber sur une eau calme, sans l’enflammer mais pour l’illuminer. »

Chez Paul Eluard, doublé dans l’ombre, par un poète et critique, Jean-Michel Maulpoix, on élève la voix : on défie l’amour. On l’apostrophe, on l’interpelle : combien de fois nous as-tu menti ? pourquoi t’es-tu travesti ? Nous t’attendions dans les rues et tu t’es replié, tu as brandi un panneau « ne pas déranger, privé ». Mais nous étions décidés, tu nous avais trahi, on ne pouvait pas t’abandonner.  Il fallait te grandir, te dérober, te rendre à tous, te laisser écrire sur les murs, t’inventer à chaque virgule, te faire revenir dans l’arène. Tu ne devais plus te donner en spectacle, tu devais agir.

Amour,
Fou, pour Breton.
Public, pour Eluard.

« Tu es, je suis, mais tu seras, et je serai ce que nous sommes, inéluctablement. »

La poésie s’est invitée au dîner. Elle s’est glissée entre les convives et le fracas de la foule. Tout le monde semblait agité. Personne ne comprenait. Elle s’est présentée : « Je suis la poésie, comme l’amour. » Une rangée d’yeux interloqués et le silence. Surprise, peu habituée aux accueils de marbre, elle s’est racontée. Elle a promis : c’est presque la même magie. Quand je dis « je », je dis « nous ». Quand je suis seule, j’invente, je « fabrique des images ». Quand je m’ennuie, je tisse des liens, je signe des signes, je déteste les ruptures. J’imagine un ordre cosmique, je chuchote à l’oreille de ceux qui me rencontrent. Je suis ici et maintenant, mais déjà là-bas et après. Je survis au temps. Je conjugue : moi et l’autre, c’est un miroir. Je rejoue le lyrisme, je m’accomplis grâce à toi, j’aime le multiple et le désir. Dans toutes mes tentatives, j’affirme, je suis un pont, construit entre tous les rivages.

« Le lyrisme rêve la langue comme corps et le monde comme chair. »

C’est vrai, elle a raison, il me semble. Toutefois, il manque toujours quelque chose.
Elle ne va pas assez loin, elle reste relative. Moi, je demande l’absolu.
La poésie l’amour.
Nus, fraternellement sœurs d’armes, indissociables.

C’est le titre d’un recueil de Paul Eluard. Il n’y a rien qui les sépare, pas même une ancienne trace, un trait d’union, une conjonction, elles se tiennent debout, côtes à côtes, prêtes à être au monde, aussi inconditionnellement que l’amour des fous. Il faudrait en plus des capitales, mais elles suivent déjà Capitale de la douleur. Alors, on est satisfait, on touche au secret. On sort de la chambre à coucher. Ça commence comme ça, dédié « à Gala, ce livre sans fin » :

« À haute voix
L’amour agile se leva »

Et puis, il disparaît, il se confond, il est partout :

« L’amour choisit l’amour sans changer de visage »

Les lignes, ensuite, célèbre illustration de « l’image surréaliste », mais ce qui compte ce n’est pas la couleur, c’est la confiance. Si je le dis, amoureusement, alors c’est vrai.

« La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas »

Je ne sais plus m’arrêter, je transfigure, j’entends ta voix dans tous les bruits du monde, j’expérience une marche que mes yeux écrivent autant que les tiens. Je me perds, c’est exaltant, épuisant, j’ai des sursauts, je regarde le soleil, puis la mer, c’est un cérémonial, un mariage de tous les éléments.

« Où la vie se contemple tout est submergé
Monté les couronnes d’oubli
Les vertiges au cœur des métamorphoses
D’une écriture d’algues solaires
L’amour et l’amour. »

Je me découvre une puissance. Dans un poème « Vivre », je saurai, plus tard, que : « La nuit prépare un jour interminable. » Pour l’heure, je me réjouis de l’aube. Elle-aussi, c’est une frontière qui n’existe pas, c’est un seuil. C’est une déclaration, mon amour est pluriel. Il se donne au monde, comme aux passants, comme aux visages. Il est entier, désordonné, spontané, désireux de vivre cette vie immédiate.

« L’aube je t’aime j’ai toute la nuit dans les veines
Toute la nuit je t’ai regardée
J’ai tout à deviner je suis sûr des ténèbres
Elles me donnent le pouvoir
De t’envelopper
De t’agiter désir de vivre
Au sein de mon immobilité
Le pouvoir de te révéler
De te libérer de te perdre
Flamme invisible dans le jour. 

Si tu t’en vas la porte s’ouvre sur le jour
Si tu t’en vas la porte s’ouvre sur moi-même. »

Si la tragédie arrive, si l’on ne croit plus en moi, si l’orage gronde, j’admets :

« Je me suis séparé de toi […]
Pour me séparer de moi-même. »

Ce sont les fragments les plus violents, avant l’aveu :

« Il fallait bien qu’un visage
Réponde à tous les noms du monde. »

 

La poésie et l’amour, la poésie comme l’amour, la poésie l’amour, c’est un long sentier, un cheminement qui prend du temps. Les fausses lumières sont vives et nombreuses. Mais il faut s’abandonner, essayer encore, dépasser ce qu’on a toujours pensé réel. La réponse à tout, ce n’est pas la vérité, c’est l’amour. Oui, mais quel amour. Quelle victoire, quel triomphe ? La pierre ou le verre ? Suivez les poètes, ce sont d’honorables guides, plus obscurs que les journaux, mais plus fiables que les lieux communs matinaux. À défaut, rappelez-vous :

« Il n’y a pas d’amour heureux ou malheureux, il n’y a pas d’amour platonique ni d’amour satisfait, ni d’amour inutile, ni d’amour obligé. Il y a l’amour, messager de mort et messager de vie, facteur d’évolution. »

 

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L’amour fou, André Breton
L’amour la poésie, Paul Eluard,
La poésie comme l’amour, Jean-Michel Maulpoix.

Illustration : Les amants bleus, Chagall.

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